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Claude Duchesneau : l'intelligence de la musique liturgique au service de l'assemblée
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Claude Duchesneau : l'intelligence de la musique liturgique au service de l'assemblée

Publié le dans Se former

Ecrire un article, qui plus est à portée biographique, incite parfois à la segmentation d’une pensée, à la compartimentation d’une œuvre. Il est vrai que le nom de Claude Duchesneau est désormais associé à une production poétique et musicale, c’est un aspect sur lequel nous reviendrons. Néanmoins, à la lecture des écrits laissés par l’auteur et des témoignages recueillis auprès de ses collaborateurs, il apparaît clairement que, si musique et poésie ont été largement développées par l’auteur dans son œuvre, c’est bien dans le cadre d’une plus large réflexion mystagogique que ce travail de création a puisé sa source. A l’occasion des vingt ans de sa disparition, nous prenons le temps de relire quelques aspects de sa vie et de sa quête.

 

Prêtre, poète et musicien.

Né à Charleville-Mézières en 1936, Claude Duchesneau a été ordonné prêtre pour le diocèse de Saint-Claude (Jura) en décembre 1963 et exercé d’importantes responsabilités dans le domaine de la liturgie. Prêtre associé de la paroisse Saint-Séverin - Saint-Nicolas de Paris de 1971 à 1995, il a contribué à y développer  l’esprit de recherche et d’authenticité liturgique qu’il y avait trouvé à son arrivée. Contributeur de nombreuses revues liturgiques, il a également publié plusieurs ouvrages traitant de la liturgie et de ses ministères. 

Membre du Centre National de Pastorale Liturgique, professeur de liturgie à l’Institut d’Etudes Religieuses de Paris, parolier, poète, bibliste, il a composé de multiples textes et musiques. Grand amateur du choral luthérien et fin connaisseur du psautier huguenot, Duchesneau a naturellement lié des liens d’amitié et de travail avec l’organiste Michel Chapuis, originaire de Dole et co-titulaire de l’orgue de Saint-Séverin ; cette collaboration est développée dans un ouvrage singulier intitulé         « Plein-jeu » [1]. 

Penser une célébration 

L’un des premiers ouvrages de Claude Duchesneau, La célébration dans la vie chrétienne [2], donne le ton d’une vision exigeante et passionnée de la foi à travers la célébration chrétienne. L’attrait de Duchesneau pour les aspects sociologiques et contextuels de l’assemblée chrétienne [3] y est ici prolongé par des pistes de réflexion qui engagent toute sa vie de chrétien, de prêtre et de poète. La visée finale de la liturgie y est clairement établie comme  édification du Corps du Christ, ce qui légitime les exigences techniques et pastorales de l’auteur. Il s’agit d’un ensemble cohérent de foi et de pratiques, tiré de la relecture du Nouveau Testament, qui porte bien au-delà des considérations esthétiques ou musicales. Dix ans après le Concile Vatican II, Duchesneau plaide certes pour une participation active de l’assemblée au sein de la célébration, mais dans un contexte donné, en lien avec l’ensemble de la vie paroissiale. 

C’est dans ce but que Claude Duchesneau mettra en œuvre son talent d’artiste pour enrichir et créer des célébrations « sur mesure », dans une visée plus pastorale et sociologique que dogmatique. Le père Maurice Boisson, ami d’enfance et recteur du Sanctuaire de Mont-Roland le rappelle en ces termes : « On était à ce moment-là prêtres du Concile ! Nous avons été ordonnés en 64 ! Claude, même avant qu’on soit au grand séminaire, nous avait fait adopter les psaumes de Gélineau. Puis il a créé beaucoup ensuite quand il a été à Saint-Séverin. Je crois que sa présence dans cette paroisse lui a permis de mettre en valeur sa créativité en toute liberté, comme il l’a fait ensuite à Mont-Roland. Saint-Séverin a dû représenter le lieu le plus fort d’expression de ses talents de musicien, de poète, de liturge… » [4]

Une poésie toute en questions

La poésie de Duchesneau a été souvent traversée par les interrogations, à tel point qu’il était parfois taquiné par ses collègues au sortir d’un déjeuner pour savoir « qui va payer l’addition ? » après s’être demandé « qui donc a mis la table ? ». Au sein de plusieurs ouvrages, l’auteur avoue simplement qu’il s’agit plus pour lui de poser ces questions que d’y répondre. Dans les textes, les propres interrogations du poète aspirent à consonner avec celles de chaque croyant. Pour dire un mot du langage poétique de Claude Duchesneau, nous pourrions évoquer non seulement son questionnement de foi mais aussi une référence fréquente à la nature et sa terre du Jura, comme un lieu de présence de Dieu et un appel à la consolation. Michel Chapuis, dans la préface de l’ouvrage posthume « Quel est ton nom » le dira en ces termes : « Ces textes et ces chants ont donné espoir à beaucoup. Je suis de ceux-là. C’est un langage consolateur servi par une musique consolatrice » [5].

 

L’art de célébrer [6].

A Saint-Séverin comme à Mont-Roland, ses collaborateurs auront été frappés par sa façon toute professionnelle de « travailler » la liturgie : en amont bien sûr, mais aussi en aval, sous forme de débriefing, y compris grâce aux messes enregistrées à Saint-Séverin par le Père Aumont. Le père Boisson trouvait dans cette préparation minutieuse un gain précieux pour son ministère : « C’était un professionnel  de la liturgie ; quand on préparait ensemble, il fallait que ce soit très clair, pour tout le monde et dans la répartition des rôles. Nous, on arrivait à une célébration en paix, on pouvait célébrer, on pouvait prier. On n’était pas préoccupé de savoir qui allait faire quoi, est ce que les acteurs étaient bien au courant, la page ouverte au bon endroit….Ca n’existait pas..» [7] Et c’est bien cette trame créatrice qui empêche de restreindre le père Duchesneau à un unique rôle de poète ou de musicien liturgique. Cet Art de célébrer sera un peu son étendard, mais il s’agit bien d’un art maîtrisé, en vue de la constitution d’une assemblée dans tel ou tel contexte. Sa créativité prendra la forme de textes, oraisons, commentaires divers et se retrouvera naturellement dans la transmission d’un savoir-faire de la liturgie [8]. 

 

La transmission

C’est en effet très tôt que se développe chez Claude Duchesneau une passion pour la transmission, comme un pont jeté entre ses responsabilités dans les instances nationales et son attachement profond à son diocèse d’origine. Philippe Barras, son proche collaborateur au CNPL, le dit en ces mots : « C’était vraiment sa particularité : il a toujours eu les pieds dans la liturgie vécue et célébrée et venait par là appuyer une approche  scientifique ou académique, telle qu’elle était présente au CNPL, via les grands intellectuels de l’époque. [9] C’est une marque très forte que l’on retrouve dans son commentaire du document Universa Laus [10]. Ce n’est sans doute pas un hasard si le commentaire qu’il en fait a pour but de rendre accessible ce texte ; en fait, c’est ça son but, dans cet ouvrage. Je pense que par rapport à l’ensemble des participants d’Universa Laus, il essayait là aussi de les ramener à des considérations plus concrètes et moins scientifiques ou utopiques.» [11] 

 

En guise de conclusion

C’est peut-être le rite de la « bénédiction d’un orgue [12] »  - qui lui est attribué - qui donne la synthèse la plus juste de l’intelligence liturgique de Duchesneau. Avec poésie et exigence, le choix des mots de la bénédiction suscite la parole intérieure et se fait proche de l’assemblée, cependant que les verbes choisis pour chacune des huit invocations-injonctions adressées à l’instrument disent bien la responsabilité que l’Eglise, dans sa tradition, confie à l’instrument et à celui qui les fait sonner : « entonne, célèbre, chante, élève, apporte, soutiens, proclame ». 

Ce texte et le rituel qui l’entoure sont un bon exemple pour constater que le père Duchesneau se tenait sur le fil déjà brûlant de la démocratisation, tout en étant d’une très grande exigence sur le contenu proposé à l’assemblée des chrétiens.

Prêtre du concile, Claude Duchesneau en a été comme beaucoup l’artisan. Homme discret à la personnalité complexe, il laisse un important héritage poétique et musical ainsi qu’une abondante réflexion frappante d’actualité pour la liturgie d’aujourd’hui.

 

Marie Alabau, diocèse d'Arras.

 

Bibliographie sélective

Parmi les nombreux ouvrages de l’auteur, nous tenons comme indispensable la lecture des Guides Célébrer, et particulièrement les deux tomes de l’Art de célébrer.

Nous recommandons également les ouvrages suivants :

La célébration dans la vie chrétienne, Paris, le Centurion, 1975

L’important, c’est la musique, avec P. Bardon et J. Lebon, Le Cerf, Paris, 1977

Claude Duchesneau interroge Michel Chapuis : plein jeu, Paris, le Centurion, 1979

Le document Universa Laus, avec M.Veuthey coll. Rites et symboles, 1988.

Quel est ton nom ? Recueil de chants poétiques, Arsis, 2009


 
[1] « Plein Jeu », Claude Duchesneau interroge Michel Chapuis, Paris, Le Centurion, 1979.
[2] La célébration dans la vie chrétienne, coll. Croire et Comprendre, Paris, Le Centurion, 1975.
[3] Voir par exemple, « In memoriam Elvis Presley » La Maison Dieu 131, 1977, 97-120 
[4] Entretien réalisé avec le père Boisson en février 2020.
[5] « Quel est ton nom », Arsis, Paris, 2009, préface.
[6] L’Art de célébrer », tome 1 et 2, Guides Célébrer, Paris, 2003
[7] Ibid.
[8] Voir aussi : P. Bardon, C. Duchesneau, J. Lebon, L’important, c’est la musique, Le Cerf, Paris, 1977
[9] Ent